Quelques repères biographiques ...

MYTHOLOGIE DE L'ENFANCE ET REVOLTE CONTRE L'ORDRE BOURGEOIS.
1900-1922 

 
Enfant de Paris, Robert Desnos naît le 4 juillet 1900, dans le quartier des Halles où son père est mandataire. Après le boulevard Richard Lenoir, sa famille habite rue Saint-Martin, puis rue de Rivoli.
Ce Paris des artisans et des commerçants apparaîtra abondamment dans toute son œuvre. Ses rêveries sont nourries par le spectacle varié des images que lui offrent aussi bien les affiches que les illustrations de l'Épatant et de l'Intrépide ou les suppléments illustrés du Petit Parisien et du Petit Journal. Une mythologie enfantine prend corps, où se croisent les marins de Victor Hugo, les Indiens de Gustave Aimard et l'insaisissable Fantômas.
Avec le cinéma les aventures livresques deviennent presque réalité. De tout cela Desnos témoignera dans ses récits et ses critiques de films. À son père qui souhaite lui voir faire des études pour embrasser une carrière commerciale, il oppose son désir farouche de devenir poète et arrête le collège, nanti du brevet. Mis en demeure d'assumer son choix, il vit tant bien que mal de petits boulots, se forge une vaste culture autodidacte et fréquente des jeunes gens dont il partage la révolte contre les massacres de la guerre qui s'éternise de 1914 à 1918, avec le soutien d'une bourgeoisie bien pensante dont Barrès ou Anatole France sont les porte-parole.
Ses premiers poèmes se font l'écho de ses découvertes littéraires —  Apollinaire, Laurent Tailhade, Germain Nouveau, Baudelaire, Rimbaud. Certains sont publiés dans de petites revues comme des jeunes.
Malgré ses efforts, il ne réussit pas à entrer en contact avec les jeunes gens du mouvement Dada qui prônent la destruction systématique des valeurs et tentent de perturber le bon ordre social. À son grand désespoir, son service militaire à Chaumont puis au Maroc le tient éloigné de Paris en 1920-1921. Quand il rentre à Paris en 1921, les tapages Dada s'achèvent.
L'aventure surréaliste s'annonce.
 
 

                                   LA VOIX DE ROBERT DESNOS. 1922-1930

 

André Breton et Philippe Soupault ont déjà inventé « l'écriture automatique », forme d'expression aussi peu contrôlée que possible par la raison, quand Desnos fait son entrée dans le groupe surréaliste en 1922.
Aussitôt il s'impose par ses exceptionnelles capacités verbales et sa fougue à entrer dans les expériences les plus diverses. Non seulement il pratique sans effort l'écriture automatique mais, dans un état de sommeil proche de celui des médiums, il « parle surréaliste à volonté », le flot de ses paroles étant intarissable, fortement rythmé, les mots s'appelant par affinités sonores. Endormi, il répond aux questions des assistants, amorce des poèmes ou des dessins.
 
«  Le surréalisme est à l'ordre du jour et Desnos est son prophète », dit Breton.

Desnos s'installe alors dans un vieil atelier de la rue Blomet, à Montparnasse, près du Bal Nègre qu'il fréquente assidûment. Il voue une passion sans espoir à l'émouvante chanteuse Yvonne George, «  la mystérieuse » qui hante ses rêveries et ses rêves, et qui règne sur ses poèmes des « ténèbres ». Ses activités de journaliste, son refus de se plier à toute discipline de groupe, qu'il s'agisse de surréalisme ou d'engagement politique, son « narcissisme »  que dénonce Breton rendent ses rapports de plus en plus tendus avec ses compagnons surréalistes, jusqu'à la rupture en 1929.
Le recueil poétique Corps et bien (1930) fait le bilan de cette période qu'illustrent également les récits Deuil pour deuil (1924) et La liberté ou l'amour ! (1927).
Ses articles sur le cinéma et ses critiques de disques montrent combien il est sensible à ces nouveaux modes d'expression, qui apportent au rêveur solitaire la magie de l'image et la chaleur des voix.
En 1928, Man Ray réalise un court métrage, L'Étoile de Mer, sur un scénario proposé par Desnos, qui apparaît à la fin du film, accompagné de Kiki de Montparnasse.
Un voyage à Cuba en 1928 lui révèle la rumba, les sons, qui allient de façon vivante la poésie à la musique. Comme le laissent penser The Night of loveless nights ou Siramour, longs poèmes écrits en 1927-1929 mais qui ne paraîtront que plus tard, cette prestigieuse période surréaliste s'achève pour Desnos de façon douloureuse. La mort de son « étoile » Yvonne George en 1929, la rupture avec Breton le renvoient à une solitude profonde.

 

 

                                  LA COMPLAINTE DE FANTÔMAS. 1930-1939

 

Avec la crise mondiale de 1929 dont les effets se poursuivent au début des années trente, Desnos doit chercher des ressources sur le journalisme dans la presse écrite ne lui assurent plus.

Youhi Foujita partage désormais la vie du poète. Elle en est la « lumière », mais aussi le souci. Pour elle il écrit des poèmes aux allures de chanson.

Ce n'est qu'en 1933 que, grâce à Paul Deharme, il se lance dans une carrière radiophonique, où son imagination, son humour et sa parole chaleureuse vont faire merveille.

Le 3 novembre 1933, à l'occasion du lancement d'un nouvel épisode de la série Fantômas, il crée à Radio Paris la Complainte de Fantômas où la complainte, sur une musique de Kurt Weil, ponctue une série de sketches qui évoquent les épisodes les plus marquants des romans d'Allain et Souvestre. Antonin Artaud qui assure la direction dramatique tient le rôle de Fantômas, tandis qu'Alejo Carpentier est responsable de la mise en onde sonore. Le succès est grand.

Desnos, au sein de l'agence Information et publicité, anime une équipe chargée à la fois d'inventer des slogans publicitaires et des émissions diffusées par le Poste parisien et Radio Luxembourg. Il cherche à la fois à faire rêver ses auditeurs grâce aux capacités suggestives de la radio et à les rendre actifs dans la communication en faisant appel à leurs témoignages.

C'est ainsi qu'en 1938 Des songes remporte un grand succès en reprenant à l'antenne des récits de rêves envoyés par les auditeurs.

Desnos vise à offrir une culture sans frontières : tous les pays du monde sont convoqués, la musique classique voisine avec les chansons populaires et les variétés, Pascal ou Leibniz ont leur place à côté des enquêtes sur les maisons hantées ou les dictons régionaux.

Desnos et Youki habitent rue Mazarine où chaque samedi ils accueillent leurs amis.

Dans cette période heureuse Desnos est conscient de la montée du fascisme en Europe ; la guerre d'Espagne le bouleverse. Faire front lui paraît nécessaire. Aussi, en compagnon de route, accepte-t-il de prêter son concours à des manifestations des Maisons de la culture, et donne-t-il des critiques de disques au journal communiste Ce soir.

Pris par l'activité radiophonique, il délaisse la poésie. Il publie Les Sans cou en 1934, invente des poèmes pour les enfants de ses amis et s'astreint en 1936 à écrire un poème chaque soir. Il cherche surtout à collaborer avec des musiciens : ainsi avec Darius Milhaud pour  la Cantate pour l'Inauguration du musée de l'Homme, avec Arthur Honegger ou Cliquet Pleyel pour des lyrics de film.

 

 

                            LE VEILLEUR DU PONT-AU-CHANGE. 1939-1945

 

Mobilisé en 1939 Desnos fait la « drôle de guerre » convaincu de la légitimité du combat contre le nazisme. Il ne se laisse abattre ni par la défaite de juin 1940, ni par l'occupation de Paris, où il vit avec Youki. Son activité radiophonique ayant cessé, il devient journaliste à Aujourd'hui, journal rapidement soumis à la censure allemande mais où il réussit à publier, « mine de rien » selon son expression, des articles de littérature qui incitent à préparer un avenir libre. La lutte est désormais clandestine. Dès 1942, il fait partie du réseau Agir, auquel il transmet des informations confidentielles parvenues au journal, tout en fabriquant par ailleurs de faux papiers pour des Juifs ou des résistants en difficulté. Sous son nom ou sous le masque de pseudonymes, il revient à la poésie. Après Fortunes (1942) qui fait le bilan des années trente, il s'adonne à des recherches où poème, chanson, musique peuvent s'allier, avec les « couplets » d'État de veille (1943) ou les Chantefables (1944) « à chanter sur n'importe quel air ». Le Bain avec Andromède (1944), Contrée (1944), les sonnets en argot poursuivent, sous des formes variées, la lutte contre le nazisme, car « ce n'est pas la poésie qui doit être libre, c'est le poète ». En 1944, Le Veilleur du Pont-au-Change, signé Valentin Guillois, pousse son vibrant appel à la lutte générale, quand le poète est arrêté, le 22 février.

D'abord prisonnier au camp de Compiègne, il est déporté au camp de Flöha en Saxe, puis évacué sous la poussée des Alliés en mai 1945 au camp de Terezin en Tchécoslovaquie. Épuisé par les mauvais traitements et les marches forcées, il y meurt du typhus le 8 juin 1945, avec l'ultime réconfort d'être reconnu par Josef Stuna et Alena Tesarova, deux jeunes Tchèques qui assistaient les déportés mourants.

Ainsi Robert Desnos sortait-il de l'anonymat d'un simple numéro de matricule tatoué sur son bras. À peine la nouvelle de sa mort était-elle connue qu'une légende prit naissance. D'un poème qu'il avait écrit en 1926 J'ai tant rêvé de toi, la dernière strophe, à travers des traductions en tchèque et en français, devint pour la conscience collective l'ultime message du poète à la femme aimée sous le titre Le Dernier Poème. La voix de Robert Desnos résonne désormais dans un poème qui a cessé de lui appartenir pour devenir la voix de tous.