Deuil pour deuil

 

Ces ruines sont situées sur les bords d'un fleuve sinueux. La ville dut avoir quelque importance à une époque ancienne. Il subsiste encore des bâtiments monumentaux, un réseau de souterrains, des tours d'une architecture bizarre et variée. Sur ces places désertes et ensoleillées nous avons été envahis par la peur. Malgré notre anxiété, personne, personne ne s'est présenté à nous. Ces ruines sont inhabitées. Au sud-ouest s'élève une construction métallique ajourée, très haute et dont nous n'avons pu déterminer l'usage. Elle paraît prête à s'écouler car elle penche fort et surplombe le fleuve :

 

 «  Maladies étranges, coutumes curieuses, amour battant de cloche jusqu'où m'égare-vous ? je ne trouve en ces pierres nul vestige de ce que je cherche. Le miroir impassible et toujours neuf ne révèle que moi-même. Est-ce dans une ville déserte, un sahara que doit logiquement se produire cette rencontre magnifique ? J'ai vu de loin s'avancer les belles millionnaires avec leur caravane de chameaux galonnés porteurs d'or. Je les ai attendues, impassible et tourmenté. Avant même de m'atteindre, elles se transformèrent en petites vieilles poussiéreuses et les chameliers en ganaches. J'ai pris l'habitude de rire aux éclats des funérailles qui me servent de paysage. J'ai vécu des existences infinies dans des couloirs obscurs, au sein des mines. J'ai livré des combats aux vampires de marbre blanc mais, malgré mes discours astucieux, je fus toujours seul en réalité dans le cabanon capitonné où je m'évertuais à faire naître le feu du choc de ma cervelle dure contre les murs moelleux à souhait de me faire regretter les hanches imaginaires.

[...]

 

Extrait.

[1924]
Deuil pour deuil
ŒUVRES, Gallimard, collection Quarto, pages 193-220.